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Article de Patrick Laclémence : "Protéger nos libertés en mesurant la sécurité dans sa globalité"

© ENSP

Plus de trente-cinq ans après la chute du Mur de Berlin, alors que les banquiers continuent à jouer à ce qu’ils appellent le « Global Player », le monde s’est arrêté brusquement, sous l’effet d’un virus nommé Covid-19. L’ère de l’hyper-mouvement est bousculée par celle de l’ultra connexion et des réseaux sociaux.

La sensibilité de la communauté humaine est à vif, entraînant une hyper-tension sur les structures sociales. Ainsi, à l’épreuve des crises et des menaces, les peurs et angoisses engendrent des tensions sur les libertés. La première des conséquences pour nos démocraties concerne l’équilibre de nos bassins de vie. Sans reprendre toutes les théories sur les équilibres entre nos libertés et la sécurité, la démocratie organise ce lien entre le citoyen et le pouvoir. Cette relation est légitimée par une proximité participative. Le mode électoral en est une pièce maîtresse. Ce consensus entre le citoyen et le pouvoir amène à gérer les libertés sur la base d’une adhésion et des responsabilités. Cela s’inscrit dans une architecture sociale stable, durable et protégée par les lois.

Au cours de ce processus, le « libre arbitre » est un enjeu majeur ! Il est le fruit de la connaissance, de la transmission et de l’apprentissage de la vie. Pour simplifier et éviter d’ouvrir des débats, le pouvoir doit être légitimé pour être légitime, reconnu et accepté. Il émet des lois destinées à établir des devoirs et des responsabilités. Pour l’application, des acteurs institutionnels sont missionnés afin de protéger les bassins de vie.

« Reprendre la main » !

Les trois théories avancées par Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau, quoique divergentes en certains points, renvoient à la même idée de l’État. Chaque individu peut céder une partie de sa liberté, en contrepartie de la définition de certaines règles de vie en commun. Dans ce cadre, nos démocraties s’organisent pour protéger les libertés des plus faibles. La sécurité est alors au service des libertés, et non l’inverse. Et si L’État dispose de la force publique, comme l’a définie Max Weber en 1920, elle se concrétise par un consensus avec les citoyens. La « violence légitime » est soumise à la « légitime violence » définie par la loi. Or cette réponse passe par un regard décalé et une prise de distance pour la force à employer. L’acteur institutionnel est au cœur de la gestion de la décision. Pour rester dans l’approche opérationnelle, il n’y a qu’à observer ce sportif de haut niveau qui s’entraîne et structure sa puissance par la maîtrise de son « art du combat ». Il fortifie ses faiblesses, capitalise ses pratiques et se positionne à son avantage pour réagir.

En un mot, il reprend la main ! On comprend alors la notion de gestion de crise et les actions relevant du concept de « violence légitime » de Max Weber. Elles sont sous-entendues par une prise de distance nécessaire avec la rupture de crise ou l’agression pour s’extraire de l’immédiateté du temps et des événements. La réaction doit être mesurée, évaluée et organisée. La structuration de la réplique affirme la mise en place d’une méthode pour disposer de tous les moyens à utiliser.

1989 – « au pied d’un mur »

Les rythmes, les transitions et les mutations mettent le décideur au « pied du mur ». Les vulnérabilités et les menaces ont aussi pour conséquence d’affaiblir la vigilance, le décalage et les choix. Et si la terreur est l’objectif du terrorisme, elle engendre une frayeur extrême «au cœur » des populations. Les attentes sécuritaires sont alors en tension avec nos libertés.

Le piège serait alors de ne plus s’interroger sur le « libre arbitre » !

La question se pose avec une acuité extrême dès 1989. Le monde de la globalisation efface alors des frontières tandis que le développement environnemental, dans sa durabilité, chevauche les temps sociaux. L’incertitude et l’angoisse positionnent la sécurité dans tous les débats.

Cette année-là, l’Institut des hautes études de la Sécurité intérieure (IHESI, 1989) modifie les rapports entre les différentes institutions chargées de protéger les Français. En parallèle, un écosystème ouvre la réflexion aux mondes scientifique, professionnel et industriel. En 2001, l’IHESI et l’Université de technologie de Troyes prennent l’initiative de développer un regard encore plus décalé sur la réponse sécuritaire. Ces deux institutions renforcent l’approche transverse avec les différents acteurs en y intégrant aussi les technologies. La volonté est de mesurer les apports et les tensions générées sur nos libertés.
 Cette initiative ouvre un champ de réflexion stratégique au sein même des différents ministères. Une publication collective, « Imaginer la sécurité globale », propose en 2005 le continuum de la « sécurité dans sa globalité ». L’Agence nationale de la recherche (ANR), créée la même année, met en place la première plateforme de gestion à Troyes. Elle est consacrée à la constitution de consortium sur le programme « Concept et outils pour la sécurité globale ». Les activités concernant la sécurité s’organisent et engagent peu à peu une multiplicité d’acteurs institutionnels, territoriaux et privés. Le défi est de coordonner un écosystème d’acteurs du public et du privé sur la base d’un triptyque reposant sur les réponses à l’urgence, la proximité et la permanence.

« Tenir le miroir ! »

L’objectif est d’autant plus primordial que l’évolution de la sécurité s’interface avec l’intelligence dite artificielle. Peu à peu, les différents modèles nous amènent à assurer la continuité des activités en dehors des temps humains. Les outils sont intégrés dans des champs de compréhension difficilement perceptibles. Et si rien n’est plus facile que d’accepter un nouveau programme sur « iPhone » ou « iPad », l’adhésion au système est de plus en plus obscure. Basées sur le dogme de la permanence, les constructions de systèmes complexes se développent. « Hors des temps humains et sociaux », avec 75 milliards d’appareils interconnectés en 2025, l’Internet des objets représentera incontestablement une plus-value en termes de confort de vie.

Mais l’intelligence dite artificielle demeure le reflet de l’« intelligence humaine » intuitive, passionnelle, émotive, collaborative. Le défi est de dépasser la complexité  pour « tenir le miroir »  et repositionner le décideur.

Sur la base de cet impératif, un cycle vertueux des temps est organisé avec les praticiens et les chercheurs. Les communautés constituées, comme celles des centres de recherche à finalité opérationnelle du ministère de l’intérieur, répondent à cette exigence de coordination des connaissances et des compétences. Elles capitalisent sur l'expertise opérationnelle et l'excellence dans différents domaines scientifiques. En conciliant efficacité, proximité et réactivité, la recherche en sécurité propose ce regard dans la globalité afin de protéger nos libertés. Cette approche, développée dans divers programmes et institutions, est plus que jamais d’actualité pour préserver un « libre arbitre ». Elle est fondée sur une « intelligence sensible » inscrite au cœur des émotions et des territoires !

Paris, le 15 janvier 2021

Patrick Laclemence

  • Patrick LACLEMENCE, professeur de l’Université de technologie de Troyes (UTT) ; 
  • Directeur du Centre de recherche de L’École nationale supérieure de la police ;
  • Conseiller recherche de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur ;
  • Titulaire de la chaire « Gestion de crise - Un engagement de proximité », École nationale supérieure des officiers des sapeurs-pompiers (ENSOSP) et l’Université de technologie de Troyes ;
  • Co-titulaire de la chaire « Sécurité globale - Anticipation et agir », École nationale supérieure de la police, Université de Lyon 3 et Université de technologie de Troyes.
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